32

 

La navette longea l’immense bâtiment, bulle isolée dérivant le long du flanc d’une gigantesque baleine balafrée. Khouri et Thorn se dirigèrent vers la passerelle qui servait rarement, fermèrent la porte derrière eux et ordonnèrent l’allumage de certains projecteurs. Des doigts de lumière balayèrent la coque, soulignant ses transformations baroques d’ombres exagérées. Le relief offrait une apparence fébrile – des plis et des replis, des tourbillons et des centaines de mètres carrés d’écailles pareilles à celles d’un lézard – mais il n’y avait pas signe d’autre détérioration.

— Alors ? murmura Thorn. Qu’en pensez-vous ?

— Je ne sais pas, répondit Khouri. Mais ce que je sais, c’est que normalement, depuis le temps, nous aurions dû avoir des nouvelles d’Ilia.

Thorn hocha la tête.

— Vous pensez qu’il y a eu une catastrophe, hein ?

— Nous avons assisté à un combat, Thorn. Je ne peux m’empêcher d’en tirer des conclusions.

— Ça se passait très loin. Et les éclairs n’étaient pas dispersés au hasard dans le ciel. Ils étaient groupés, et très près du plan de l’écliptique. Ce que nous avons vu se passait à des dizaines de minutes-lumière, peut-être même des heures-lumière d’ici. Pour que ce vaisseau soit concerné par les événements, il aurait fallu que les éclairs soient beaucoup plus dispersés dans l’espace.

— Mouais. Vous m’excuserez si je ne fais pas de grands bonds de joie.

— Les dégâts que nous contemplons ici n’ont rien à voir avec ça, Ana. Si ces éclairs se produisaient vraiment de l’autre côté du système, l’énergie déchaînée devait être terrifiante. Ce vaisseau donne l’impression d’avoir essuyé des coups d’une sorte ou d’une autre, mais il n’a pas pu être frappé directement par les mêmes armes, ou il ne serait plus là du tout.

— Il aurait donc été atteint par des éclats d’obus ou quelque chose dans ce genre-là.

— C’est peu vraisemblable.

— Thorn, aussi sûr que deux et deux font quatre, il s’est passé un truc merdique, ici.

Une soudaine frénésie d’activité apparut sur les écrans de contrôle de la passerelle. Aucun des deux n’avait fait quoi que ce soit. Khouri se pencha et interrogea la navette en se mordillant les lèvres.

— Qu’y a-t-il ? demanda Thorn.

— On nous invite à accoster, répondit-elle. Vecteur d’approche normal. Comme s’il n’était rien arrivé d’inhabituel. Mais si c’est le cas, pourquoi n’est-ce pas Ilia qui nous parle ?

— Nous avons charge d’âmes, Khouri. Deux mille personnes sur les bras. Nous avons intérêt à nous assurer que ce n’est pas un piège.

— Je m’en rends bien compte.

Elle tapota vivement sur la console, téléchargeant des données, entrant occasionnellement une réponse dans le système.

— Que faites-vous ? demanda Thorn.

— J’initie les manœuvres d’accostage. Si le vaisseau tente un coup tordu, tant pis pour lui.

Thorn fit une grimace, mais se garda bien de discuter. Il y eut un tiraillement de microgravité alors que la navette de transfert se plaçait sous le contrôle direct du gros vaisseau. La navette se positionna sous la coque, qui s’ouvrit, révélant la soute-parking. Khouri ferma les yeux – la navette semblait avoir tout juste la place de passer dans l’ouverture –, mais il n’y eut pas de collision, et ils se retrouvèrent à l’intérieur. La navette pivota et s’inséra dans un berceau d’amarrage. Il y eut une petite poussée au dernier moment, une légère secousse lors du contact, et puis l’affichage se modifia à nouveau sur la console : la navette avait établi le lien ombilical avec la soute. Tout était absolument normal.

— Je n’aime pas ça, dit Khouri. Ce n’est pas le genre d’Ilia.

— Elle n’était pas exactement de bonne humeur, la dernière fois que nous nous sommes vus. C’est peut-être juste une bouderie prolongée.

— Ce n’est pas son style, rétorqua Khouri d’un ton sec qu’elle regretta aussitôt. Il y a quelque chose qui ne va pas. Mais je ne sais pas encore quoi.

— Et les passagers ? demanda-t-il.

— Interdiction de descendre tant qu’on n’en aura pas le cœur net. Ils ont passé quinze heures comme ça ; ils en passeront bien une ou deux de plus.

— Ça ne va pas leur plaire.

— Il faudra bien qu’ils s’en accommodent. Un de vos hommes n’aura qu’à trouver un prétexte. Non ?

— Un mensonge de plus ou de moins, à ce stade, ça ne fera pas une grosse différence, hein ? J’inventerai bien quelque chose – une différence de pression atmosphérique, un truc comme ça.

— Ça ira. Ça n’a pas besoin d’être génial. Juste un prétexte plausible pour retarder le débarquement de quelques heures.

Thorn retourna organiser l’affaire avec ses adjoints. Ça ne devrait pas être trop difficile, se dit Khouri : la majorité des passagers ne s’attendaient pas à débarquer avant plusieurs heures, de toute façon, et ils ne comprendraient probablement pas que quelque chose clochait. À condition que ne se répande pas dans la navette la rumeur que personne ne descendait, la panique pourrait être évitée pendant un moment.

Elle attendit en rongeant son frein le retour de Thorn.

— Et maintenant ? demanda Thorn. Nous ne pouvons pas sortir par le sas principal, ou les gens vont commencer à avoir des soupçons en ne nous voyant pas revenir.

— Il y a un sas secondaire, là, fit Khouri avec un mouvement de menton vers une porte blindée encastrée sur le côté de la passerelle. J’ai fait venir un jetway de l’autre côté de la soute. Nous pourrons sortir du vaisseau et y remonter sans que personne le sache.

Il y eut un choc métallique et le tube se connecta à la paroi de la coque. Jusque-là, le gros bâtiment se montrait on ne peut plus obligeant. Khouri et Thorn revêtirent des scaphandres trouvés dans un kit de sécurité, bien que, selon toutes les indications, la pression et la composition de l’air fussent normales dans le jetway. Ils se propulsèrent jusqu’à la porte et s’introduisirent tant bien que mal dans la chambre, de l’autre côté. La porte extérieure s’ouvrit presque immédiatement, car les pressions étaient déjà équipotentielles.

Quelque chose les attendait dans le jetway.

Khouri tiqua et sentit que Thorn en faisait autant. Elle avait gardé, des années qu’elle avait passées dans l’armée, une profonde aversion pour les robots. Sur Sky’s Edge, un robot était trop souvent la dernière chose que l’on voyait. En s’intégrant à d’autres civilisations, elle avait appris à refouler cette phobie, mais elle ne pouvait s’empêcher de sursauter quand elle en rencontrait un à l’improviste.

Et pourtant, elle ne connaissait pas ce droïde. C’était un bipède de forme humaine, et en même temps très inhumain par la construction. Il était essentiellement creux, constitué d’un assemblage de montants et d’entretoises pas plus épais que des fils, qui ne supportaient pratiquement aucune partie solide. Des mécanismes d’alliage, des capteurs bourdonnants et des câbles d’alimentation suivant le chemin des artères occupaient la forme squelettique. Le droïde barrait la coursive de ses bras étendus, les attendant.

— Ça sent mauvais, commenta Khouri.

— Salut ! aboya le droïde d’une voix grossièrement synthétisée.

— Où est Ilia ? demanda aussitôt Khouri.

— Elle est indisponible. Peut-être pourriez-vous autoriser vos scaphandres à interpréter le champ de données ambiantes, avec toutes les infos visuelles et audio ? Ça faciliterait grandement les choses.

— Mais qu’est-ce qu’il raconte ? demanda Thorn.

— Il veut que nous le laissions manipuler notre vision de ce qui nous entoure.

— Il peut faire ça ?

— Tout ce qui est sur le vaisseau peut le faire, si nous l’y autorisons. La plupart des Ultras ont des implants qui parviennent au même résultat.

— Et vous ?

— Je me les suis fait enlever avant d’arriver sur Resurgam. Je ne tenais pas à ce qu’on retrouve ma trace trop vite.

— Pas bête, approuva Thorn.

— Je vous assure qu’il n’y a pas de piège, reprit le droïde. Comme vous pouvez le constater, je suis assez inoffensif. C’est Ilia qui a choisi ce corps pour moi, de sorte que je ne puisse pas faire de dégâts.

— C’est Ilia qui l’a choisi ?

Le droïde approuva en hochant ce qui lui servait approximativement de crâne. Quelque chose tressauta dans la cage thoracique ouverte : un petit cylindre blanc, coincé entre deux câbles. On aurait presque dit une cigarette.

— Oui. Elle m’a invité à bord. Je suis une simulation bêta de Nevil Clavain. Je ne suis pas très beau à voir pour l’instant, mais je puis vous assurer que je suis beaucoup plus beau en réalité. Si vous voulez voir à quoi je ressemble… fit le droïde avec un geste.

— Attention, murmura Thorn.

Khouri prononça les commandes sous-vocales qui ordonnaient à son scaphandre d’accepter la réinterprétation des données ambiantes. Le changement fut subtil. Le droïde s’estompa, effacé de son champ visuel. Son scaphandre comblait les lacunes de l’endroit où il devait se trouver, à l’aide d’hypothèses érudites et de sa propre connaissance approfondie de l’environnement tridimensionnel. Toutes les sécurités restèrent néanmoins activées. Si le droïde faisait un mouvement brusque ou quelque chose que le scaphandre estimait potentiellement dangereux, il serait réintroduit dans le champ visuel de Khouri.

Soudain, la silhouette massive d’un homme apparut à la place du droïde. Il y avait un petit décalage entre l’homme et son environnement – il était trop net, trop bien éclairé, et les ombres ne tombaient pas sur lui comme il aurait fallu – mais ces erreurs étaient délibérées. Le scaphandre aurait pu faire en sorte que l’homme paraisse absolument réel, mais il passait pour plus raisonnable que l’image soit légèrement décalée, de sorte que le spectateur ne puisse pas oublier qu’il avait affaire à une machine.

— Voilà qui est mieux, répondit la silhouette.

Khouri vit un vieil homme frêle, à la barbe et aux cheveux blancs.

— Vous êtes Nevil… comment avez-vous dit, déjà ?

— Clavain. Nevil Clavain. Vous devez être Ana Khouri, je suppose, répondit-il d’une voix presque humaine à présent.

En fait, elle ne conservait qu’une légère tonalité artificielle, tout à fait délibérée, encore une fois.

— Jamais entendu parler, répondit-elle en interrogeant Thorn du regard.

— Moi non plus, dit-il.

— C’est normal, répondit Clavain. Je viens d’arriver. Ou plutôt, je suis en train d’arriver.

— Qu’est devenue Ilia ? coupa Khouri.

Elle aurait tout le temps d’entendre les détails par la suite.

— J’ai peur de ne pas avoir de bonnes nouvelles, répondit Clavain en se rembrunissant. Vous feriez mieux de venir avec moi.

Il leur tourna le dos avec une vague raideur et s’éloigna, s’attendant manifestement à ce qu’ils le suivent.

Khouri regarda Thorn. Il hocha la tête sans dire un mot.

Ils suivirent Clavain.

 

 

Il les conduisit dans les catacombes du Spleen de l’Infini. Khouri n’arrêtait pas de se répéter que le droïde ne pouvait rien contre elle, rien, du moins, qu’Ilia n’ait préalablement accepté : si elle avait consenti à installer cette simu, elle avait dû limiter au maximum son rayon d’action. La simu bêta ne faisait qu’animer le droïde, de toute façon ; le logiciel proprement dit – et ce n’était pas autre chose, devait-elle se répéter, un logiciel très perfectionné mais un logiciel quand même – tournait sur l’un des systèmes résiduels du vaisseau.

— Dites-moi ce qui s’est passé, Clavain, ordonna Khouri. Vous avez dit que vous arriviez. Que voulez-vous dire ?

— Mon vaisseau est dans la phase d’accélération finale, répondit-il. Le Lumière Zodiacale. Il sera très bientôt dans ce système, et il rétrofreinera près de ce vaisseau. Mon alter ego de chair et d’os est à bord. Le décalage-lumière nous interdisant de négocier utilement, j’ai suggéré à Ilia d’installer cette simu bêta. Elle a fini par accepter… et me voilà.

— Alors, où est Ilia ?

— Je peux vous dire où elle est, répondit Clavain, mais je ne suis pas tout à fait sûr de ce qui s’est passé. Elle m’avait déconnecté, vous comprenez.

— On dirait qu’elle vous a rallumé, répliqua Thorn.

Ils marchaient – ou plutôt ils pataugeaient jusqu’aux genoux – dans la bave du vaisseau, un mucus d’une couleur bilieuse. Depuis qu’ils avaient quitté la soute-parking, ils avaient traversé des parties du vaisseau en rotation, afin de créer une gravité artificielle, dont l’effet variait selon les endroits.

— En réalité, elle ne m’a pas rallumé, répondit Clavain. Bizarrement, c’est comme si j’étais revenu à moi, pour trouver… mais j’anticipe.

— Clavain, est-elle morte ?

— Non, répondit-il avec une certaine emphase. Non, elle n’est pas morte. Mais ce n’est pas très brillant. C’est bien que vous soyez arrivés maintenant ; j’imagine que vous avez des passagers à bord de cette navette ?

— Deux mille, répondit Khouri.

À quoi bon mentir ?

— Ilia a dit que vous deviez effectuer une centaine d’allers et retours. Ce n’est que la première rotation, c’est ça ?

— Laissez-nous le temps et nous y arriverons, coupa Thorn.

— Le temps… Je regrette, mais il se pourrait que vous ne l’ayez pas.

— Vous avez parlé de négociations, reprit Khouri. Que pourriez-vous bien avoir à négocier ?

Un sourire compatissant creusa le visage ridé de Clavain.

— Beaucoup de choses, je crois. Vous détenez des objets que mon aller ego veut absolument, voyez-vous.

Le droïde semblait chez lui dans le vaisseau. Clavain leur fit suivre un labyrinthe de coursives et de rampes, de puits et de couloirs, de chambres et d’antichambres, traversant de nombreux secteurs que Khouri connaissait à peine. Il y avait des parties du bâtiment où personne n’avait mis les pieds depuis des dizaines d’années de temps réel, des endroits où même Ilia n’allait qu’avec les plus grandes réticences. Le bâtiment était immense, et sa topologie complexe rappelait le réseau de métro désaffecté d’une capitale abandonnée. Il était hanté par de nombreux fantômes, pas tous cybernétiques ou imaginaires. Des vents soupiraient dans ses kilomètres de coursives désertes. Il était infesté de rats ; des machines et des fous y rôdaient. Il avait des états d’âme et des fièvres, comme une vieille maison.

Et pourtant, maintenant, c’était subtilement différent. Le vaisseau pourrait à jamais conserver toutes ses hantises, tous ses endroits menaçants. Mais il était à présent envahi par un unique esprit, une conscience omniprésente qui imprégnait chaque pouce cubique du vaisseau et ne pouvait être localisée en un point précis. Où qu’ils aillent, ils étaient dans le capitaine. Il les sentait et ils le sentaient, ne fût-ce que par un picotement de la nuque, ou l’impression insidieuse d’être observés. Du coup, le vaisseau entier paraissait à la fois plus et moins menaçant qu’avant. Tout dépendait de quel côté se rangerait le capitaine.

Khouri ne le savait pas. Elle ne pensait pas qu’Ilia elle-même en ait jamais été complètement sûre.

Peu à peu, Khouri commença à reconnaître l’endroit où elle se trouvait. C’était un secteur du vaisseau qui avait peu changé depuis la transformation du capitaine. Les parois avaient la couleur sépia des vieux manuscrits, les coursives étaient plongées dans une pénombre sinistre, seulement trouée par des lumières ocrées tremblotantes comme des chandelles. Clavain les conduisait vers l’infirmerie.

C’était une pièce au plafond bas et sans fenêtres, bourrée de droïdes médicaux : des masses mécaniques soigneusement encastrées dans les coins, comme s’il était peu probable qu’on en ait jamais besoin. Autour du lit, positionné au centre de la pièce, étaient massés quelques systèmes de monitoring compacts. Une femme était allongée dans le lit, les bras repliés sur la poitrine et les yeux fermés. Des tracés biomédicaux frémissaient au-dessus d’elle comme des aurores boréales.

Khouri s’approcha du lit. Aucun doute, c’était Volyova. Mais on aurait dit une version de Volyova qui aurait été soumise à une expérience terrifiante de vieillissement accéléré impliquant des drogues qui auraient aspiré sa chair et réduit sa peau à un vernis appliqué sur ses os. Elle avait l’air étonnamment fragile, comme si elle risquait de se changer à tout moment en poussière. Ce n’était pas la première fois que Khouri voyait Volyova à l’infirmerie. Elle avait été blessée, après le combat à la surface de Resurgam, lors de la capture de Sylveste, mais elle n’avait jamais été au bord de la mort. Maintenant, il fallait l’examiner de près pour voir qu’elle n’était pas encore morte. Elle avait l’air complètement déshydratée.

Khouri se tourna, horrifiée, vers la simu bêta.

— Que s’est-il passé ?

— Je ne sais pas vraiment. Avant qu’elle ne me mette au repos, elle n’avait rien. Puis je suis revenu à moi, et je me suis retrouvé là, dans cette pièce. Elle était couchée. Les machines l’avaient stabilisée, mais c’est à peu près tout. Elles n’avaient pas pu faire grand-chose de plus. En fait, elle était mourante. J’ai déjà vu ce genre de blessures, en temps de guerre, fit Clavain avec un mouvement de menton vers les écrans qui planaient au-dessus de Volyova. Elle a respiré le vide sans protection contre la déshydratation interne. La décompression a dû être rapide, mais pas assez pour la tuer sur le coup. Les plus gros dégâts sont ceux occasionnés à ses poumons – l’éclatement des alvéoles, où des cristaux de glace se sont formés. Elle est aveugle, son cerveau a été endommagé, ainsi que sa trachée, de sorte qu’elle a du mal à parler.

— C’est une Ultra, commenta Thorn avec un soupçon de désespoir. Les Ultras ne meurent pas pour avoir respiré un peu dans le vide.

— Elle ne ressemble guère aux autres Ultras que j’ai rencontrés, objecta Clavain. Elle n’avait pas d’implants. Si elle en avait eu, elle aurait pu s’en sortir. Au moins, les médechines auraient protégé son cerveau. Mais elle n’en avait pas. Je comprends que l’idée d’être envahie de machines lui ait répugné.

Khouri regarda la simu bêta.

— Qu’est-ce que vous avez fait, Clavain ?

— Ce qu’il fallait. Je devais faire tout ce qui était en mon pouvoir. Le plus évident était de lui injecter une dose de médechines.

— Attendez ! fit Khouri en levant la main. Qui vous a demandé ça ?

Clavain se grattouilla la barbe.

— Je ne suis pas très sûr. J’éprouvais juste l’obligation de le faire. Vous devez bien comprendre que je ne suis qu’un programme. Je ne revendique rien d’autre. Il est tout à fait possible que quelque chose m’y ait incité, m’ait obligé à intervenir et à agir d’une certaine façon.

Khouri et Thorn échangèrent un coup d’œil. Ils pensaient tous les deux la même chose. La seule chose susceptible de rallumer Clavain et de le pousser à aider Volyova était le capitaine.

Khouri se sentit glacée, intensément consciente d’être observée.

— Écoutez-moi, Clavain. Je ne sais pas ce que vous êtes au fond. Mais vous devez le comprendre : elle aurait préféré mourir plutôt que de vous laisser faire ce que vous avez fait.

— Je le sais, répondit Clavain en tendant les mains, paumes ouvertes, en signe d’impuissance. Mais je devais le faire. C’est ce que j’aurais fait si j’avais été là en chair et en os.

— Vous auriez ignoré ses vœux les plus profonds, c’est ce que vous voulez dire ?

— Oui, on peut dire ça. Vous comprenez, quelqu’un a fait la même chose pour moi, un jour. J’étais dans la même situation qu’elle. Blessé, mourant, et pourtant à aucun prix je n’aurais voulu de ces satanées machines dans ma tête. Plutôt mourir ! Et puis quelqu’un, une femme, les y a mises quand même. Eh bien, je lui en serai éternellement reconnaissant. Je lui dois quatre cents ans de vie que je n’aurais pas eus sans cela.

Khouri regarda le lit, la femme qui y était allongée, et l’homme qui lui avait, sinon sauvé la vie, du moins accordé un sursis.

— Clavain… Au nom du ciel, qui êtes-vous ?

— Clavain est un Conjoineur, dit une voix aussi ténue qu’une fumée. Tu devrais l’écouter très attentivement, parce qu’il ne parle pas à la légère.

Volyova avait parlé, et pourtant elle n’avait pas bougé un cil. Seuls les tracés biomédicaux qui planaient dans le vide au-dessus d’elle indiquaient qu’elle était maintenant consciente, ce qui n’était pas le cas lorsqu’ils étaient entrés.

Khouri ôta rageusement son casque. Clavain disparut, remplacé par la machine squelettique. Elle posa son casque par terre et s’agenouilla auprès du lit.

— Ilia ?

— C’est moi, fit une voix râpeuse comme du papier de verre.

Khouri regarda l’infime mouvement des lèvres de Volyova alors qu’elle articulait ces paroles, mais le son émanait d’un point situé au-dessus d’elle.

— Que s’est-il passé ?

— Il y a eu un incident.

— Nous avons vu les dégâts de la coque, en arrivant. C’est…

— Oui. En fait, c’était ma faute ; comme tout le reste. Toujours ma faute. Ma putain de faute.

Khouri regarda Thorn.

— Ta faute ?

— J’ai été piégée.

Les lèvres s’écartèrent en une tentative de sourire.

— Par le capitaine. J’ai cru qu’il avait fini par se rendre à mes arguments. Qu’il était d’accord pour que nous utilisions les armes secrètes contre les Inhibiteurs.

Khouri voyait à peu près ce qui avait dû se passer.

— Comment t’a-t-il piégée ?

— Il a déployé huit des armes hors de la coque. Il m’a dit qu’il y avait eu une avarie. Je l’ai cru, mais en réalité ce n’était qu’un prétexte pour me faire quitter le vaisseau.

Khouri baissa la voix. C’était absurde – il était impossible de cacher quoi que ce soit au capitaine, à présent –, mais c’était plus fort qu’elle.

— Il a essayé de te tuer ?

— Non, souffla Volyova. C’est lui qu’il voulait tuer, pas moi. Mais il fallait que je sois là pour voir ça. Pour servir de témoin… Pour comprendre que ce n’était pas un accident, que c’était délibéré. Pour comprendre qu’il avait des remords.

Thorn se joignit à elles. Il avait respectueusement ôté son casque et le tenait sous son bras.

— Mais le vaisseau est toujours là. Que s’est-il passé, Ilia ?

Elle eut à nouveau ce demi-sourire las.

— J’ai positionné ma navette sur le trajet du rayon. Je pensais que ça l’obligerait à s’arrêter.

— Apparemment, ça a marché.

— Je ne m’attendais pas à survivre. Il faut croire que je n’avais pas le compas dans l’œil.

Le droïde s’approcha du lit. Dépouillé de l’image de Clavain, ses mouvements paraissaient plus mécaniques et menaçants.

— Ils savent que je vous ai injecté des médechines dans la tête, dit-il d’une voix qui n’avait plus rien d’humain. Et maintenant, ils savent que vous le savez.

— Clavain… enfin, sa simu bêta… n’avait pas le choix, dit Volyova avant que les autres aient le temps de répondre. Sans les médechines, je serais morte. N’empêche qu’elles me font horreur. La pensée de ces choses rampant dans mon crâne comme des serpents ou des araignées me répugne à un point inimaginable. En même temps, je me rends bien compte que c’était nécessaire. Ce sont des machines que j’ai toujours utilisées, après tout. Maintenant, je suis bien consciente qu’elles ne peuvent pas faire de miracles. Il y a eu trop de dégâts. Je ne suis plus réparable.

— Nous trouverons un moyen, Ilia, dit Khouri. Tes blessures ne peuvent pas être…

— Oublie-moi, coupa Volyova dans un murmure. Je ne compte pas. Seules les armes importent, à présent. Ce sont mes filles, si odieuses et perverses qu’elles puissent être, et je ne les laisserai pas tomber entre de mauvaises mains.

— On dirait que nous arrivons au cœur du problème, dit Thorn.

— Clavain – le vrai Clavain – veut les armes, dit Volyova. Il dit avoir les moyens de nous les prendre. Pas vrai, Clavain ?

Le droïde s’inclina.

— Écoutez, Ilia, je préférerais de beaucoup négocier leur récupération. Vous êtes bien placée pour le savoir ; je vous ai consacré assez de temps. Mais ne vous y trompez pas. Mon alter ego de chair et de sang ne reculera devant rien. Il est convaincu de son bon droit et de la justesse de sa cause. Et il n’y a pas plus dangereux qu’un homme qui se croit dans son bon droit.

— Pourquoi nous dites-vous ça ? demanda Khouri.

— C’est dans son – dans notre intérêt, répondit complaisamment le droïde. Je préférerais de beaucoup vous convaincre de restituer les armes sans combattre. Au moins, nous éviterions d’endommager ces satanées choses.

— Vous ne me faites pas l’effet d’être un monstre, dit Khouri.

— Je n’en suis pas un, répondit le droïde. Et mon alter ego non plus. Il choisira toujours la solution la moins sanglante. Mais s’il faut verser le sang… Eh bien, mon alter ego ne reculera pas devant une petite boucherie chirurgicale. Surtout maintenant.

Le droïde prononça ces derniers mots avec une telle insistance que Thorn se crut obligé de demander :

— Pourquoi « surtout maintenant » ?

— À cause de tout ce qu’il a fait pour en arriver là.

Le droïde s’interrompit, sa tête aux rouages visibles les scannant l’un après l’autre.

— Il a trahi tout ce en quoi il avait cru pendant quatre cents ans. Il n’a pas fait ça de gaieté de cœur, je vous assure, mais il savait que c’était la seule façon d’arriver à ses fins. Il a menti à ses amis, il a quitté tous ceux qu’il aimait, et dernièrement il a dû prendre une terrible décision. Il a détruit une chose qu’il aimait beaucoup. Ça lui a causé un chagrin infini. En ce sens, je ne suis pas une vraie copie du vrai Clavain. Ma personnalité a été créée avant cet acte terrible.

La voix de Volyova se fit entendre à nouveau, râpeuse, attirant aussitôt leur attention :

— Le vrai Clavain n’est pas comme vous ?

— Je suis une ébauche réalisée avant que d’épouvantables ténèbres ne s’abattent sur sa vie, Ilia. Je ne puis qu’imaginer l’étendue de nos différences. Mais je n’aimerais pas prendre le risque de mécontenter mon alter ego dans l’état d’esprit où il doit se trouver actuellement.

— État de guerre psychologique, siffla-t-elle.

— Pardon ?

— C’est pour ça que vous êtes venu, non ? Pas pour nous aider à négocier un accord raisonnable, mais pour nous inspirer une sainte trouille.

Le droïde s’inclina à nouveau, avec cette sorte de modestie mécanique qui était la sienne.

— Si nous y arrivions, dit Clavain, j’estimerais avoir bien travaillé. La solution la moins sanglante, vous vous souvenez ?

— Si vous voulez voir couler le sang, dit Ilia Volyova, vous n’auriez pu mieux tomber.

 

 

Peu après, elle sombra dans un état de conscience différent, peut-être pas très éloigné du sommeil. Les données affichées traduisirent une détente, les ondes sinusoïdales et les harmoniques de Fourier reflétant un changement de son activité neurale d’une ampleur sismique. Ses visiteurs l’observèrent pendant plusieurs minutes en se demandant si elle rêvait, si elle échafaudait une stratégie – ou si la distinction avait seulement un sens.

Les six heures suivantes passèrent très vite. Thorn et Khouri regagnèrent la navette de transfert et consultèrent leurs bras droits. Ils apprirent avec satisfaction qu’aucune crise ne s’était produite durant leur visite à Volyova. Il y avait eu des incidents mineurs, mais, pour la plupart, les deux mille passagers avaient avalé l’histoire de problème de compatibilité atmosphérique entre les deux vaisseaux. On venait de leur annoncer que le problème technique – une simple avarie de capteurs – était résolu, et que le débarquement allait commencer dans l’ordre prédéfini. Une vaste zone de transit avait été préparée, à quelques centaines de mètres de la soute-parking, dans la partie en rotation du vaisseau. C’était un secteur que la transformation du capitaine avait relativement épargné ; et Khouri et Volyova s’étaient donné le plus grand mal pour masquer les endroits les plus ostensiblement perturbants de la zone affectée par la peste.

Il faisait un froid glacial et humide dans la zone de transit et, bien qu’elles aient fait de leur mieux pour la rendre confortable, il y régnait toujours une atmosphère de crypte. Des cloisons intérieures avaient été créées afin de diviser l’espace en pièces plus petites capables d’accueillir chacune une centaine de passagers, et ces pièces avaient été à leur tour cloisonnées afin de procurer une certaine intimité aux groupes familiaux. La zone de transit pouvait accueillir dix mille passagers – quatre rotations de la navette de transfert –, mais le temps que le sixième vol arrive, il faudrait qu’ils aient commencé à répartir les passagers dans le corps principal du bâtiment. Et puis, inévitablement, la vérité se ferait jour : ils avaient été amenés à bord d’un vaisseau contaminé par la Pourriture Fondante, la tant redoutée. Le bâtiment avait été envahi et reconformé par son propre capitaine – capitaine à l’intérieur duquel ils étaient à présent, de quelque façon que l’on prenne le problème.

Khouri s’attendait à ce que cette nouvelle découverte suscite panique et terreur à bord. Il serait très vraisemblablement nécessaire d’appliquer une loi martiale encore plus stricte que celle actuellement en vigueur sur Resurgam. Il y aurait des morts, et ils seraient probablement obligés de procéder à d’autres exécutions, pour l’exemple.

Et pourtant, rien de tout ça n’aurait plus d’importance quand la vérité éclaterait : Ilia Volyova, la Triumvira de sinistre mémoire était toujours en vie, et c’était elle qui avait orchestré cette évacuation.

Et c’est là que les vrais ennuis commenceraient.

Khouri assista au désaccouplage de la navette de transfert, qui entamait son voyage de retour vers Resurgam. Trente heures de vol, calcula-t-elle. Plus quinze heures d’embarquement à l’autre bout – si tout allait bien. Avec un peu de chance, dans deux jours Thorn serait de retour. Si elle arrivait à maintenir la situation d’ici là, elle aurait toujours l’impression d’avoir escaladé une montagne.

Et après cela, plus que quatre-vingt-dix-huit rotations pour amener à bord…

Chaque chose en son temps, se dit-elle. C’était ce qu’elle avait appris dans l’armée : toujours diviser les problèmes en unités gérables. Ensuite, aussi insurmontable que le problème puisse paraître, on pouvait l’aborder point par point. Régler les détails et réserver le problème d’ensemble pour plus tard.

Dehors, la bataille continuait à faire rage. Les éclairs rappelaient les arcs électriques aléatoires des connexions synaptiques d’un cerveau en train d’exploser. Elle était sûre que Volyova savait ce qui se passait, et peut-être la simu bêta de Clavain aussi. Mais Volyova dormait, et Khouri ne comptait pas sur le droïde pour lui raconter quoi que ce soit, en dehors de mensonges subtils. Restait le capitaine, qui devait probablement être au courant.

Khouri retraversa le vaisseau toute seule ; elle prit le réseau d’ascenseurs délabrés qui menait à la chambre secrète. Elle l’avait fait des centaines de fois en compagnie de Volyova, mais cette fois elle avait l’étrange impression de faire une sacrée bêtise en y allant seule.

Elle retrouva dans la soute l’obscurité et l’apesanteur qui y régnaient lors de leurs dernières visites. Khouri arrêta l’ascenseur au niveau du sas et enfila un scaphandre spatial et un pack de propulsion dorsal. Quelques instants plus tard, elle planait dans le noir. Elle donna un coup de talon à la paroi, en s’efforçant d’oublier l’impression de malaise que lui inspiraient toujours les armes secrètes. Elle régla le système de navigation du scaphandre et attendit qu’il s’aligne avec les rayons transpondeurs de la chambre. Des formes gris-vert flanquées de données planaient sur sa visière, à des distances allant de quelques dizaines à plusieurs centaines de mètres. Le réseau en toile d’araignée du système de monorails était une série de lignes rectilignes découpant la soute selon des angles divers et variés. Il y avait encore des armes dans la soute. Mais pas autant qu’elle le pensait.

Il y en avait trente-trois avant son départ pour Resurgam. Volyova en avait déployé huit avant la tentative d’autodestruction du capitaine. Mais Khouri voyait qu’il en restait beaucoup moins de vingt-cinq. Elle compta et recompta les formes vagues, dirigeant son scaphandre dans les profondeurs de la soute, mais sa première estimation était correcte. Il n’y avait plus que treize armes à bord du Spleen de l’Infini. Vingt de ces satanées choses avaient disparu.

Sauf qu’elle savait exactement où elles étaient. Huit étaient dehors, quelque part, et les douze autres aussi, probablement. Elles étaient sans doute déjà à mi-chemin de l’extrémité du système, responsables d’au moins certains des éclairs et des flashes qu’elle avait remarqués au loin, dans l’espace.

Volyova – ou quelqu’un d’autre – avait lancé vingt armes secrètes dans le combat contre les Inhibiteurs.

Et personne ne pouvait dire qui allait gagner.

 

 

Connais ton ennemi, pensa Clavain.

Or, justement, son ennemi, il ne le connaissait pas du tout.

Il était seul au poste de commandement du Lumière Zodiacale, plongé dans une profonde concentration. Avec ses yeux presque fermés, son front creusé de rides, ses doigts en clocher, on aurait dit un champion d’échecs sur le point d’effectuer le mouvement le plus décisif de sa carrière. L’afficheur sphérique faisait apparaître une image très agrandie du gobe-lumen qui détenait les armes perdues.

Il repensait à ce que lui avait dit Skade, dans le Nid Maternel. Tous les indices concordaient : le vaisseau était le Spleen de l’Infini et il était selon toute vraisemblance commandé par une certaine Ilia Volyova. Il se rappelait même le visage de la femme que Skade lui avait montrée. Sauf que ça ne lui disait pratiquement rien. Il ne pouvait se fier qu’à ce que lui apprenaient ses propres sens étendus, dans le présent.

L’image affichée devant lui était un assemblage de toutes les données techniques dont ils disposaient sur le bâtiment ennemi. Ses détails fluctuaient constamment, se reconformant en fonction des acquisitions du réseau de capteurs, recalculées par les systèmes du Lumière Zodiacale qui sondaient le profil électromagnétique du vaisseau sur l’ensemble du spectre, des rayons X « durs » aux fréquences radio les plus basses. Sur toutes les longueurs d’onde, la mesure hétérodyne du décalage Doppler en retour le laissait perplexe, bloquant le logiciel d’interprétation ou lui faisant cracher des hypothèses qui relevaient du non-sens. Clavain avait dû intervenir chaque fois que le logiciel accouchait d’une nouvelle interprétation absurde. Pour une raison ou une autre, le logiciel persistait à prétendre que le vaisseau ressemblait à un croisement ahurissant de vaisseau, de cathédrale et d’oursin. Clavain voyait la forme sous-jacente d’un vaisseau spatial plausible et devait constamment inciter le logiciel à s’écarter de ses solutions minimales les plus ébouriffantes. Il ne pouvait qu’imaginer que le gobe-lumen s’était drapé dans une coquille de matière troublante, comme les nuages abstrus qu’employaient occasionnellement les habitats de la Ceinture de Rouille.

L’autre solution – le logiciel avait raison, et Clavain se contentait de plaquer ses attentes sur ses réponses – était trop inquiétante pour qu’il l’envisage.

On frappa au montant de la porte.

Il se retourna, faisant grincer son exosquelette.

— Oui ?

Antoinette Bax entra avec raideur dans la pièce. Xavier sur ses talons. Ils portaient aussi des exosquelettes, mais des accessoires baroques avaient été soudés sur les leurs, et ils étaient ornés de tourbillons tracés à la peinture lumineuse. Clavain avait observé beaucoup de ces marquages dans son équipage, surtout parmi l’armée de Scorpio, et il ne voyait pas de raison d’imposer un retour à la discipline. En privé, il se félicitait de tout ce qui instillait un sentiment de camaraderie et de finalité.

— Qu’y a-t-il, Antoinette ? demanda-t-il.

— Nous voulions vous parler de quelque chose, Clavain.

— C’est à propos de l’attaque, ajouta Xavier Liu.

Clavain hocha la tête et fit l’effort de sourire.

— Avec de la chance – beaucoup de chance –, il n’y en aura pas. L’équipage entendra raison et nous remettra les armes, et nous pourrons repartir sans tirer un coup de feu.

Évidemment, cette éventualité devenait de moins en moins vraisemblable au fur et à mesure que les heures passaient. Il avait déjà appris, grâce à la signature des armes, que vingt d’entre elles avaient été dispersées hors du vaisseau. Il n’y en avait plus que treize à bord. Pire encore : les schémas de diagnostic spécifiques suggéraient que certaines de ces armes avaient bel et bien été activées. Trois des schémas avaient même disparu au cours des huit dernières heures, temps de bord. Il ne savait pas ce qu’il fallait en penser, mais il avait la sale impression qu’il savait exactement ce que ça voulait dire.

— Et s’ils ne nous les remettent pas sans combattre ? demanda Antoinette en s’asseyant.

— Alors, nous serons peut-être obligés de faire usage de la force, répondit Clavain.

Xavier hocha la tête.

— Nous sommes d’accord.

— J’espère que ce sera bref et décisif, reprit Clavain. Et j’ai toutes les raisons de penser que ça le sera. Scorpio a peaufiné ses préparatifs. L’assistance technique de Remontoir a été inestimable. Nous avons une force d’assaut bien entraînée, et les armes pour la soutenir.

— Vous ne nous avez pas demandé notre aide, releva Xavier.

Clavain regarda à nouveau l’image du vaisseau, à la recherche des changements intervenus au cours des dernières minutes. À son grand ennui, le logiciel avait commencé à représenter des accrétions croûteuses et des flèches acérées sur l’un des côtés de la coque. Il étouffa un juron. Il n’arrivait pas à chasser la pensée obsédante que le vaisseau évoquait de façon troublante les bâtiments frappés par la peste, à Chasm City.

— Que disiez-vous ? demanda-t-il en ramenant son attention vers les jeunes visiteurs.

— Nous voudrions vous aider, dit Antoinette.

— Vous m’avez déjà beaucoup aidé, répondit Clavain. Pour commencer, sans vous nous n’aurions probablement pas réussi à nous emparer de ce vaisseau. Sans parler du fait que vous m’avez aidé à déserter.

— C’était avant ; maintenant, nous parlons de vous aider lors de l’attaque, répondit Xavier.

— Ah, fit Clavain en se grattant la barbe. Vous voulez dire nous aider vraiment, au sens militaire ?

— La coque de l’Oiseau de Tempête pourrait être équipée d’armes supplémentaires, dit Antoinette. Et il est rapide et maniable. Il le fallait bien, si nous voulions gagner de l’argent.

— Et il est blindé, ajouta Xavier. Vous avez vu les dégâts qu’il a faits quand nous avons surgi du Carrousel de New Copenhagen ? Et il y a beaucoup de place à l’intérieur. Il pourrait probablement emmener la moitié de l’armée de Scorpio, et il y aurait encore de la place.

— Je n’en doute pas.

— Alors, qu’est-ce que vous avez contre ? demanda Antoinette.

— Ce n’est pas votre combat. Vous m’avez aidé, et je vous en suis reconnaissant. Mais si je connais bien les Ultras, et je crois bien les connaître, ils ne renonceront pas sans combattre. Il y a déjà eu assez de sang versé, Antoinette. Laissez-moi m’occuper du reste.

Les deux jeunes – il se demanda s’ils lui paraissaient aussi jeunes avant – échangèrent des regards entendus. Il eut l’impression qu’ils connaissaient un scénario qu’il n’avait pas lu.

— Ce serait une grosse erreur, Clavain, dit Xavier.

Clavain le regarda bien en face.

— Vous croyez avoir bien réfléchi à tout ça, hein, Xavier ?

— Évidemment…

— Eh bien, moi, je crois que non, fit Clavain en examinant à nouveau l’image du gobe-lumen. Maintenant, si ça ne vous ennuie pas… J’ai beaucoup à faire.

L'Arche de la rédemption
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